Mon 11 novembre

Pendant des années pour mon frère et moi le 11 novembre commençait plusieurs semaines avant, quand notre grand-père sortait son grand carton représentant la rue de Courlancy (à Reims) pour préparer la Braderie de l’Armistice. Sans oublier ses petits calepins regroupant les noms des commerçants.

Il l’a organisée, avec son cousin René Pierson et des bénévoles du quartier, pendant 30 ans (1969-1999) en tant que membre du Comité des loisirs de Ste Anne. Le tout en collaboration avec les commerçants du quartier.

Dès que nous avons pu le faire, avec mon frère nous avons aidé à tenir le stand de la tombola. Il y avait aussi d’autres animations comme la fanfare, et le jeu « trouver M. Armistice ».

Ce jour là à la maison nous avions un menu spécial.Soit maman faisait des boulettes, soit un hachis parmentier. Chaque fois que je mange l’un de ces plats je repense systématiquement à la braderie.

Depuis l’an 2000 c’est l’Union des commerçants qui a pris le relais mais ce n’est plus pareil !

Mon 11 novembre

Crédit photo : Par Inconnu (Travail personnel) [CC0], via Wikimedia Commons

Mémoires de Madame Deny lors de la première Guerre mondiale dans le quartier Sainte-Anne à Reims -1917

 

Cette année commença par un hiver particulièrement rigoureux : pieds gelés dans les tranchées, vin gelé dans les bidons pour les poilus. Au début du printemps, le front, jusque là relativement calme, s’anima rapidement. Les bombardements sur la ville devinrent plus fréquents, toujours aussi dispersés et inopinés.

Un jour, M. Mavet, beau-père d’Emilienne, arrive tout pâle chez nous « Blanche (Mme Havet) vient d’être blessée, une balle de schrapnell dans le bras, elle est soignée à l’ambulance, je ne veux plus rester à Reims. Nous allons partir ».

L’autorité militaire donnait beaucoup de facilités aux personnes désirant quitter la ville, notamment en assurant l’enlèvement des meubles. C’est ainsi que nos amis Mavet purent rapidement déménager, ayant trouvé un logement à Malakoff : quatre grandes pièces, plus cuisine, pouvant convenir à deux ménages. Sitôt installés ils insistèrent pour qu’Emilienne vienne les rejoindre avec les enfants, ce qui fut fait très peu après. Nous perdîmes momentanément nos amis, ma sœur et mes nièces qui de Malakoff nous conseillaient vivement d’en faire autant, mais mes parents ne voulaient pas s’éloigner et laisser vide, notre petite maison de Sainte-Anne.

Le lendemain 17, c’était la bataille pour les Monts de Champagne, Mont Cornillet, Mont Blond, Mont Haut, Reims se trouvait au milieu de ces combats qui s’étendaient au moins sur 50 kms de front. Le travail dans les vignes n’en était point arrêté pour cela, tous les matins dès 6h. il fallait s’y mettre.

Un matin nous eûmes une surprise, un train que nous appellions peut-être à tort, blindé, était arrivé dans la nuit, il était venu prendre position dans la grande tranchée du chemin de fer, tout en haut des vignes, où est aujourd’hui le pont Franchet d’Espérey. C’était deux pièces d’artillerie de marine montées sur des wagons métalliques très longs, dont les bouches impressionnantes émergaient de la tranchée. Dés les premiers coups ce fut la panique parmi les travailleurs de la vigne, d’autant plus que des morceaux de cuivre rouge, arrachés de la ceinture des obus tombaient çà et là. Un ouvrier voulut en ramasser un et se brûla les doigts. Notre surveillante voulut nous répartir aux deux extrémités de la vigne et continuer le travail mais un officier de la batterie apparut en haut du talus et d’un ton sans réplique, s’adressant à la surveillante : « Je ne veux voir personne en avant des pièces, sortez tous immédiatement ou je ferai exécuter une évacuation totale et définitive du personnel civil travaillant sur ce terrain ». Bon gré, mal gré, la surveillante dut bien exécuter cet ordre et nous fûmes répartis dans d’autres services des caves Walfart. A la fin de l’après-midi, le train blindé, ses canons repliés, repartit vers Rilly-la-Montagne où il trouvait un abri très sûr dans le tunnel. Il n’en était pas de même pour nous qui commencions à recevoir la riposte des Allemands dont les obus tombaient un peu partout. Alors que j’arrivais à la porte de la maison, un sifflement très proche me surprit au lieu de me jeter à terre, comme on nous l’avait appris, je m’élançais dans le couloir en claquant la porte derrière moi, geste machinal qui ne m’aurait pas sauvée de l’obus mais peut-être des éclats et qui ne valait pas un rapide plat ventre .. Nous étions gratifiés dans notre quartier de deux variétés d’obus, l’Allemand dont on entendait bien le sifflement avant l’explosion et l’Autrichien qui explosait avant qu’on ait pu l’entendre venir, bien plus dangereux que l’autre. Heureusement, si l’on peut dire, qu’il arrivait plus d’Allemands que d’autres. Pour cette nuit et les suivantes, qui menaçaient d’être agitées nous quittons la maison de la vigne pour nous réfugier dans les caves Walfart plus solides et bien organisées pour recevoir les habitants voisins.

Le long de la grande allée centrale des parois de planches délimitaient des chambres où les familles trouvaient un peu d’intimité. A côté de nous, couchaient des gendarmes et pour cette première nuit, il y eut chez eux un certain remue ménage qui nous tint éveillés : une de leurs patrouilles amenait un soldat d’un uniforme inconnu ; c’était un Russe et il fallait trouver un interprète, c’était un officier logé plus loin. Ce Russe faisait partie d’une division de l’armée du Tzar amenée à grands frais sur le front français. Pourquoi ? Mystère ! peut-être pour remonter le moral de nos troupes qui était bien bas après l’échec de nos

Offensives des 16 et 17 avril. Cette division chargée d’attaquer les positions ennemies entre les Cavaliers de Courcy et la redoute de Loivre se heurta à une puissante contre-attaque allemande, fut mise en complète déroute et ses soldats se dispersèrent à l’arrière des lignes, jusque dans les bois d’Hermonville et de Merfy. Ce fut la division française voisine chargée d’attaquer le fort de Brimont qui dut se déplacer rapidement pour boucher le trou et rétablir le front. Par la suite les Russes furent regroupés au camp de la Courtine, dans la Creuse, où après un long repos, ils revinrent sur le front en avant de Mourmelon et s’y comportèrent courageusement, un petit cimetière en témoigne entre Mourmelon et Saint-Hilaire.

A Reims la vie continuait avec ses alertes et ses avatars, le train blindé revint le lendemain au même endroit. Entre deux tirs les artilleurs venaient bavarder avec des civils qui regardaient la batterie depuis le passage à niveau. Par leurs conversations nous apprîmes qu’ils tiraient à 19 km sur la gare de Bazancourt, que le calibre des obus était de 340 et qu’ils pesaient près de 400 kgs et étaient destinés à détruire les voies du triage de Bazancourt qui desservait quatre lignes de chemin de fer. Des aéroplanes Allemands essayèrent à plusieurs reprises de venir jusqu’au dessus des pièces mais furent chassés par nos appareils qui veillaient à la sécurité de la batterie.

A la tombée de la nuit elle se retira comme la veille vers Rilly et la riposte allemande ne se fit pas attendre. Couchés dans les caves Walfart nous entendions le bombardement qui encadrait tout le quartier. Au lever du jour nous pûmes constater les dégâts, des entonnoirs partout, les vignes dévastées, les murs de cloture de la clinique Mencière éboulés sur une grande longueur, certains de ses arbres réduits à l’état de pinceaux. Par bonheur le train blindé ne revint pas. Je ne le revis jamais par la suite et le calme qui suivit dans notre quartier nous apparut comme un bienfait du ciel. Calme assez relatif, il faut le reconnaître, car, si les bombardements étaient devenus plus rares sur Sainte-Anne, le reste de la ville n’était pas épargné, surtout les quartiers de Bétheny et de Cernay. La saucisse de Montbré a brulé deux fois dans la même journée, l’observateur, sauté en parachute, était mitraillé en l’air par l’allemand qui avait attaqué la saucisse, je trouvais cela une véritable lacheté de sa part puisque l’aéronaute était sans défense et bien assez en danger sous son parapluie jaune, mais il paraît que c’était çà la guerre !!

Un soir calme, alors que nous prenions le frais dans le jardin un bombardement sourd nous alerta, c’était en direction de la Pompelle, puis l’on entendit de véritables hurlements malgré la distance, mon père me dit : « Ce sont des coloniaux qui attaquent ». Le lendemain nous sûmes que les ruines de la ferme d’Alger avaient été reprises, mais à quel prix ? Peu après mes parents voulant que je prenne des vacances m’envoient chez mes grands parents à Vrigny et j’y resterai plusieurs mois. Là on se croyait bien loin de la guerre dont on ne percevait que les échos. Des chasseurs d’Afrique étaient cantonnés dans le village. Leur présence était bénéfique par le complément de ravitaillement qu’ils apportaient aux habitants lorsqu’il en était besoin. J’ai apprécié le « singe » bien qu’un soldat ait dit en m’ouvrant une boîte : « Attention sa queue va sortir la première ». Ils nous procuraient du pain plus blanc que celui que nous avions à Reims. Lorsqu’ils partirent vers la fin de l’année, ils furent regrettés de tous pour leur gentillesse et leur bonne tenue.

Fin septembre je revins à Reims, pour les vendanges qui eurent lieu, tant bien que mal, les trous d’obus rebouchés, les échalas remplacés, les fils retendus. Mais cette période de vendanges qui était une fête autrefois était devenue bien morose, pas de chanson, pas de longues conversations dans les « Hordons » chacun avait les nerfs tendus et les sens en alerte, attendant des projectiles qui, heureusement n’arrivèrent pas.

A cette époque un différent s’éleva entre mes parents et le propriétaire de la maison au sujet d’une de nos poules s’échappant trop souvent de son enclos pour aller grapiller les ceps les plus bas. Comme cette maison ne nous convenait plus qu’à moitié, trop près de la ligne du chemin de fer souvent bombardée, depuis l’apparition du train blindé, nous réintégrammes notre maison de la rue de Villedommange, zone qui nous semblait moins exposée.

L’hiver 1917-1918 fut sans évènements notables, mais début mars, un ordre de l’armée exigea que tous les enfants de moins de 16 ans soient évacués vers l’intérieur, j’en étais. Avec l’aide et sous la direction de deux institutrices dévouées : Mmes Foutriaux et Cavarrot, un convoi d’une centaine d’enfants de Reims, de Ludes et de Mailly fut formé et acheminé jusqu’à Cancale où nous fûmes logés dans un grand hôtel de la plage appartenant à des autrichiens et réquisitionné pour nous recevoir. Mais ce ne fut pas pour moi et pour celles de mon âge un séjour de vacances il y avait dans le convoi beaucoup de petits de 6 à 10 ans et c’est nous, les grandes, qui devions nous occuper d’eux. Faire les lits, monter les paillasses mouillées sur la terrasse pour les faire sécher au soleil, quand il y en avait, participer aussi au travail des cuisinières, éplucher les légumes, servir les diverses tables et manger froid quand tout le monde avait fini. Les promenades sur la plage, à marée basse furent rares, pas question de patauger, l’eau était trop froide, pourtant on voyait des mimosas en fleurs dans les jardins de la côte, je ne pensais pas que cette fleur puisse s’épanouir en Bretagne.

Nous étions à Cancale depuis six semaines lorsqu’une lettre de mes parents m’appris l’étonnante nouvelle, la ville de Reims avait été vidée de toute sa population civile, par ordre de l’armée et dans les 48 heures. Ce délai permit à mes parents de faire transporter tous nos meubles à Vrigny, chez mes grands parents à l’exception de la grande horloge comtoise qui n’avait pu prendre place dans la charrette, elle était donc restée à Reims et ce fut le seul meuble sauvé de la guerre 14-18.

Tout le personnel caviste de Reims avait été regroupé à Epernay où les négociants en champagne leur offrait un emploi sur place, mais puisque la rupture était faite, mes parents préférèrent venir à Malakoff près de ma sœur ainé, de mes deux petites nièces et de nos amis Mavet. Sage décision puisqu’ils y trouvèrent un accueil chaleureux, un logement confortable et du travail immédiatement. Mon père chez les Cohen, épiciers en gros plus connus sous le nom : « Au planteur de Caïffa » et ma mère au « Lion noir » à Montrouge. Je répondis sur le champ à mes parents leur demandant d’adresser à notre directrice un ordre de retour dans la famille. Pour être sure que ma missive leur parviendrait sans être interceptée par une de nos maîtresses, je la confiai à une de nos cuisinières qui la mit à la poste. Trois jours après j’avais la réponse avec un bon de transport pour Paris. Ma valise fut vite faite et le lendemain matin je débarquais gare Montparnasse où m’attendait ma sœur. Je retrouvais avec joie tous les miens. Le temps de me reposer deux jours et j’étais embauchée, « Au lion noir » comme ma mère. Mes souvenirs de guerre à Reims devraient s’arrêter là. Pourtant elle n’était pas terminée puisqu’un canon allemand à longue portée « La grosse Bertha » bombardait Paris depuis le S.O. de Laon, à 120 kms de distance. Les dégâts n’auraient pas été importants si, par malheur, un obus n’était tombé sur le dôme de l’église Saint-Gervais, à Paris, pendant la messe du vendredi Saint, effondrant la voute sur les fidèles faisant 80 tués et plus de 200 blessés. Pendant les nuits claires c’était un autre danger, de gros avions allemands, appelés « Gothas », venaient bombarder la capitale, mais comme leur approche était signalée lorsqu’ils passaient le front des sirènes sonnaient l’alerte et on avait le temps de descendre dans les caves, le métro ou les abris. Ils ne vinrent jamais au dessus de Malakoff. Contre le canon il n’y avait aucune défense possible, ses coups étaient très espacés dans le temps et très dispersés sur la région parisienne, il fallait s’en remettre au destin et à sa bonne étoile. Un seul obus tomba près de Montrouge, un soldat qui arrivait en permission fut tué, ironie du sort si loin du front.

Mais il était dit que la guerre toucherait encore la famille, fin mai, une ambulance débarquait chez nous à Malakoff, mes grands parents de Vrigny. Une attaque allemande avait crevé le front du Chemin des Dames, dans un secteur tenu par une division anglaise qui fut totalement détruite. Les allemands se ruèrent dans la brèche et le lendemain ils entraient dans Vrigny mettant le feu méthodiquement à toutes les maisons. Une contre attaque française dégageait momentanément le village permettant aux habitants de quitter leur cachette et de s’enfuir vers Sainte-Euphraise et Ville en Tardenois. Mon grand père, impotent, fut sorti de sa cave sur un brancart et allongé dans une ambulance militaire. Toutes les maisons de Vrigny furent détruites et c’est ainsi que notre mobilier fut anéanti. S’il était resté à Reims nous l’aurions retrouvé en entier à notre retour. Mais qui aurait pu prévoir ces évènements ?

MA guerre est terminée. Nous travaillons tous à Paris dans des conditions satisfaisantes, nous ne rentrerons à Reims qu’à la fin de l’été 1921.

Voilà ici s'arrête son témoignage. J'ai voulu le partager car je le trouve émouvant.

Mémoires de Madame Deny lors de la première Guerre mondiale dans le quartier Sainte-Anne à Reims – 1916

Ayant eu 13 ans en avril, je suis en âge de travailler et la maison de champagne où ma mère est employée a besoin de main d’œuvre pour l’entretien de ses vignes ; celles-ci sont situées dans ce qui est maintenant le quartier Wilson. C’est un vaste triangle compris entre la rue de Chigny, la ligne de chemin de fer, la rue Marlin et terminant rue de Mulhouse. Le travail consiste à l’entretien permanent des vignes par binage et enlèvement des mauvaises herbes. Quand on a terminé à un bout, il est temps de recommencer à l’autre, tout se faisait à la main et à la raclette. En été l’horaire est de 6 h du matin à 19 h 30, moins 2 h ½ d’arrêt à midi. Ce sont des journées exténuantes de 10 h de travail effectif. C’était dur, mais c’était le lot de tous et on y pensait pas.

Heureusement ma mère veillait à ce que je prenne un repos suffisant. Aussitôt revenue du travail elle me faisait asseoir dans un fauteuil, les jambes allongées, les yeux fermés et défense d’en bouger tant que la soupe n’était pas dans les assiettes. Je bénis mes parents pour tous les soins dont ils m’ont toujours entourée et particulièrement à cette époque là.

A l’autre bout de Reims la bataille continuait et nous nous en apercevions de temps en temps. Pour nous protéger en cas de bombardement un abri sommaire avait été édifié au milieu des vignes avec des bottes de pailles et recouvert des paillassons utilisés en hiver pour protéger les ceps de la gelée. Tout était réuni pour être grillé vif en cas d’obus incendiaires, ce qui par chance ne s’est jamais produit. Un matin, que tout à mon travail, j’étais courbée vers la terre, un sifflement, une explosion semble me soulever puis je retombe sur le sol où je reste étendue à plat ventre, le cœur battant, écoutant le cliquetis des éclats et de la terre dans les échalas. Je me relève et cours vers l’abri où se rassemblent les autres ouvrières (nous étions une dizaine ayant chacune notre secteur). Leurs premières paroles furent « Ma pauvre, on t’a bien cru tuée en voyant la fumée de l’obus monter de ta place ». Une fois dans l’abri je m’aperçois que mon bracelet montre n’a plus que le boitier, verre et mouvement ont disparu. Je n’ai jamais rien retrouvé. C’était mon cadeau de première communion !

Des émotions j’en eus encore, mais jamais aussi fortes, les courses vers l’abri furent nombreuses, j’ai eu la peau des mollets griffés par des barbelés sans me rappeler où j’avais pu en trouver. Plus tard, j’ai souffert de brûlures à la cuisse, je dus aller consulter un major qui opérait dans une ambulance installée dans un bâtiment du cours Saint-Michel, en haut de la rue Martin Peller. C’était une brûlure par les gaz, j’avais du me réfugier dans un trou d’obus contaminé suite à un bombardement par les gaz ypérite.

Dans notre quartier de Sainte-Anne, situé à environs 5 km de la ligne de feu, les rafales d’obus étaient moins intenses qu’en pleine ville, mais ces coups sans but, isolés et inopinés, nous faisaient quand même peur. C’est alors que fut proposé à mes parents à titre de gardiens logés mais non payés un pavillon avec cave, rue Marlin, en face des vignes où j’avais mon travail et très près de celui de ma mère. Nous acceptons cette offre parce qu’il y avait une cave pour nous abriter en cas de besoin et nous évitons un long trajet pour aller travailler, trajet que nous redoutions tous, faute d’abri où se réfugier en chemin si c’était urgent.

L’année 1916 ne m’a pas laissé d’autres souvenirs marquants.

A l’automne je reprends quelques cours à l’école, puis je travaille aux caves avec ma mère : surveiller les bouteilles couleuses, coller des étiquettes lorsqu’il y avait des expéditions de champagne à assurer.

Pourtant, vers la fin de l’année, sans que je puisse en préciser la date, il me souvient, qu’une nuit mes parents me réveillèrent en sursaut : « Viens voir un zeppelin ». le temps de passer manteau et sandales et nous étions dans la rue avec beaucoup de voisins. Je ne vis d’abord que deux grandes lignes lumineuses coupant le ciel en X, puis dans leur croisement j’aperçus qu’ils éclairaient un long cigare blanc très haut dans le ciel et qui semblait se diriger lentement vers Jonchery. Un projecteur s’éteignit, un autre le remplaça et le cigare disparu derrière les arbres de la montagne au dessus de Rosnay. Des coups de canon claquaient d’un peu partout, j’étais partagée entre la peur et la curiosité lorsque tout le monde rentra à la maison.

Mémoires de Madame Deny lors de la première Guerre mondiale dans le quartier Sainte-Anne à Reims – 1915

Pour lire le début et l'année 1914

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Arrive le certificat d’études, fin mai 1915, dans le groupe scolaire Courlancy évènement considérable dans la vie d’un enfant. A l’oral, les filles font de la couture, les garçons du dessin. Mon voisin compose un tableau où des soldats se battent furieusement : Français perçant des allemands à la baïonnette. La guerre nous marquait tous profondément. Un mois après c’est la distribution des prix qui a lieu dans le hall des caves Champion, Place Saint-Nicaise. Un général préside le jury, je reçois le diplôme du certificat avec un prix qui est « Les voyages d’une hirondelle » et un certificat du général « qu’après X jours de bombardement la jeune élève L.D. a été reçue au certificat d’études ».

Nous sommes tous très fiers de cette attestation, plus peut-être que de tout le reste. Mais pour moi, ces 3 pièces seront détruites dans l’incendie de la ferme de mes grands parents à Vrigny, en 1918. Le retour des caves Champion est assuré, comme à l’aller, par un camion conduit par un soldat, un bombardement commence, le camion file à toute vitesse, le conducteur ne veut pas s’arrêter quand nous arrivons au bas de ma rue. Nous débarquons donc au groupe Martin-Peller et je dois revenir à pied, en rasant les murs. Les obus éclatent un peu partout. Devant la porte de la Malterie, des officiers me font entrer dans le couloir, ils regardent mon prix et me félicitent, ils ne voulaient pas me laisser partir tant il y a danger. Je me sauve quand même sachant ma mère inquiète et je la trouve en effet venant au devant de moi. Nous rentrons indemnes à la maison.

 Au début du mois d’août, ma sœur est avisée que son mari va bénéficier d’une permission de 6 jours, ce sont les premières que les poilus du front vont avoir depuis le début de la guerre. Mais par une bizarrerie du règlement, les permissionnaires ne peuvent la passer dans la zone des combats. Heureusement les beaux parents de ma sœur ont des parents à Saint Mard-les-Rouffy qui s’offrent à nous recevoir tous. J’y vais avec toute la famille, 8 personnes, mais la permission est retardée, je reviens à Reims avec mon père et ma mère, sans avoir vu mon beau-frère. Ma sœur, ses filles et ses beaux parents restent à Saint Mard jusqu’à l’arrivée tant attendue du permissionnaire, après cette rencontre, personne ne le reverra…. jamais plus !

En septembre, notre école organise des vacances de repos pour les élèves. Je fais partie du groupe et nous partons passer un mois à Chateauneuf-en-Thimerais, dans l’Eure et Loir, en bordure d’une magnifique forêt et en lisière des champs de la Beauce. Repos bienvenu, qui nous remet de nos frayeurs journalières de la vie à Reims.

Durant ces vacances j’avais écrit une lettre à mon beau-frère, sans avoir de réponse. Celles écrites par ma sœur le sont également. Il est porté disparu à la date du 12 octobre, suite à l’offensive de Champagne du 25 septembre 1915, la première grande bataille engagée depuis la guerre de tranchées, qui nous vaudra de lourdes pertes sans aucun résultat.

A la rentrée d’octobre, les institutrices du groupe Martin-Peller, organisent une sorte de cours complémentaire pour les élèves ayant obtenu le certificat d’études, je le suivrai environ un an, mais avec des périodes d’absences pour travailler dans les vignes quand l’occasion s’en présentera.

Mémoires de Madame Deny lors de la première Guerre mondiale dans le quartier Sainte-Anne à Reims – 1914

J'ai eu la chance de récupérer ces informations grâce à ma grand-mère. Mme Deny avait 11 ans en 1914. Elle a rédigé ce témoignage il y a plusieurs années.

C

Mes souvenirs du début de la guerre se limitent à la lecture des affiches de la mobilisation, à laquelle je n’ai pas compris grand’chose, au départ de mon beau-frère mobilisé à Epernay, au 65ème chasseurs à pied, la tristesse de ma sœur ainée, Emilienne, qui n’a pas pu le revoir une dernière fois au passage à niveau de la rue Martin-Peller, pendant que je gardais mes deux petites nièces. Puis la décision de ma sœur d’aller habiter chez nos grands parents à Vrigny, en attendant le retour de son mari !!

Dans le courant du mois d’août une tragique méprise se produit lorsqu’un dirigeable français vient survoler la ville : des soldats de garde à la gare, non avertis de son passage, tirent dessus et l’abattent. Deux officiers qui étaient à bord sont tués. Le lendemain mon père m’emmène avec lui assister à leurs obsèques au cimetière du Nord. Il y avait beaucoup de monde.

Le mois d’août s’écoule sans évènement pour moi, plus occupée par les vacances qui viennent de commencer, mon père qui est toujours dehors, nous rapporte les bruits qui courent en ville : les Allemands entrés dans les Ardennes, les premiers réfugiés à Reims, puis ensuite le bruit du canon qui se rapproche tous les jours, jusqu’à être tout près.

Rue de Villedommange, située hors de l’agglomération principale, nous ne voyons rien de ce qu’il se passe aux abords nord de la ville. Un matin d’accalmie je pars chercher du lait à la ferme de la Maison-Blanche, comme je le faisais plusieurs fois par semaine. En revenant, et alors que je me trouvais à la hauteur de ce qui est aujourd’hui la porte principale de l’hôpital, une troupe de cavaliers, habillés de gris arrive au pas l’un d’eux un officier, probablement, dont je me rappellerai toujours le magnifique manteau à revers rouges recouvrant la croupe du cheval, me demande : « Où est le pont de Fléchambault ? » Terrorisée, je grimpe sur le talus de la route et ne peux que lui dire : « Là-bas, en bas… ».

La troupe s’éloigne et je cours jusqu’à la maison. Je venais de voir les premiers Allemands entrés à Reims et je suis persuadée, aujourd’hui qu’ils savaient très bien où était le pont de Fléchambault puisqu’ils venaient vraisemblablement de le traverser.

Ce même jour, je crois, on entend encore le canon tout proche et des obus tombent sur la ville, autour de la mairie et de Saint-Rémi, puis vers Sainte-Anne, une jeune-fille est tuée devant le Familistère, où est maintenant un bureau bancaire. Le bombardement cesse. C’était une erreur paraît-il. Les jours passent, il y a peu d’allemands dans le quartier, et l’on s’habitue à leur rare présence. La mère d’une amie habitant en face de chez nous me demande un après-midi, si je veux bien aller avec eux chercher de l’herbe pour leurs lapins. Je les accompagne et arrivées, toujours au même endroit, prés de la Maison-Blanche, nous voyons un groupe de civils occupés à découper de la viande sur le corps d’une vache allongée, morte dans un champ. Notre voisine s’approche et en fait autant, découpant plusieurs morceaux de viande. A ce moment, un officier allemand s’avance vers nous et dit : « Non, non pas ça… Pas bon pour chiens !. Nous revenons à la maison, rapportant chacun un morceau de viande et je répète à mon père les paroles de l’officier allemand. Mon père qui avait travaillé un certain temps à l’abattoir dit : « Nous allons en juger demain… » et il met la viande dans un seau d’eau froide vinaigrée. Le lendemain elle était toute verte, elle fut enterrée dans le jardin. Nous n’avons pas mangé de viande ce jour là.

Quelques jours passent et la canonnade qui s’était tue redevient perceptible puis, en très peu de temps, très proche. On se bat à la Maison-Blanche où le petit café reçoit un obus de 75 qui éclate dans la salle projetant une chaise vers le plafond qu’elle crève et y reste accrochée, elle y est encore aujourd’hui, c’est devenu une curiosité historique.

Dans notre quartier, ces combats si proches effrayent les habitants, et mes parents décident de s’en éloigner en allant demander asile aux beaux parents de ma sœur qui habitent rue Jean de la Fontaine. Reçus à bras ouverts, nous y passons une nuit au calme alors que le bruit du canon semble s’éteindre. Au lever du jour, une animation remplit la rue, cris et interpellations : les Français sont là ! Nous sortons nous mêler à la foule de la rue de Cernay où des colonnes de soldats français se dirigent vers la sortie de la ville. Comme les autres nous les suivons, mais arrivés à la hauteur des premiers champs de la ferme des Anglais, un officier, commandant une batterie de 75 en position près de la route, nous ordonne de ne pas aller plus loin, l’ennemi tient encore Cernay. A mon père qui l’interroge il dit : « Nos caissons sont vides, plus un obus ! Ah ! Si nous avions eu des munitions, nous aurions reconduit les Allemands jusqu’à la frontière ! » Assez déçus, nous revenons chez nos amis où nous passons encore la nuit.

Le lendemain nous décidons de rentrer chez nous dans notre quartier Sainte-Anne, maintenant plus éloigné de la ligne de feu, dont l’existence se manifeste par une fusillade peu nourrie et quelques obus sur la ville.

Après une journée de repos et comme nous sommes sans nouvelles de ma sœur et de mes grands parents, nous partons de bon matin pour nous rendre à Vrigny. Nous passons par le pont de Muire et prenons, en face, le vieux chemin d’Ormes. Nous sommes en pleins champs, et aussitôt les débris de la bataille sont visibles. Ce qui m’impressionne le plus ce sont des chevaux morts, gonflés comme des ballons, les pattes raidies. D’autres chevaux, bien vivants, ceux là, errent dans la plaine à la recherche de leur cavalier. L’un de ces chevaux s’approche de nous et m’effraye fort car il semble montrer les dents. Mon père me rassure : « Ils ne nous feront pas de mal ; ils sont assoiffés ». Près d’une meule on voit des débris de toutes sortes : des armes et des vêtements. Nous saurons plus tard que les corps de 13 soldats français ont été retrouvés dans la paille d’une meule où, blessés ils s’étaient réfugiés. C’était peut-être celle-là !

Nous arrivons à Vrigny et y trouvons toute notre famille en bonne santé et indemne : les Allemands n’ont fait que passer. Ma sœur me dit avoir vu, depuis les vignes, des batteries Allemandes installées aux Mesneux, tirer sur la ville : c’était le bombardement sur la Mairie de Reims et Saint-Rémi. Nous passons quelques jours à Vrigny. Il y a des soldats qui utilisent le four de mon grand père pour faire du pain avec de la farine abandonnée par les Allemands à Gueux. Ce pain nous paraît du gâteau comparé à celui que nous avons mangé à Reims ces derniers temps et après des queues d’attente aux portes des boulangeries. Un certain soir le bruit se répand dans le village que la cathédrale brûle : en effet des fumées s’élèvent de Reims et nous pouvons voir depuis la côte de Coulommes des flammes envelopper l’édifice. Bien que ce soit loin de nous, la frayeur nous gagne mes petites nièces et moi, nous revenons vite au village. Je n’ai pas pu dormir de la nuit. Par cet évènement on peut situer la date exacte de notre séjour chez mes grands parents : 19-9-14.

Cette catastrophe pour Reims et le fait qu’on entend des explosions sur la ville incitent mes parents à revenir voir si notre maison n’a pas souffert. Nous prenons le chemin du retour, les traces de la bataille sont à peu près effacées.

Avant d’arriver à Ormes, le commandant d’une batterie d’artillerie en position près de la route, nous interdit de passer : il faut faire demi tour et ne pas insister car ils vont tirer. Mais revenus un peu vers le village nous coupons à travers champs … en direction de Loison, nous trouvons bientôt un chemin de terre qui nous permet de regagner Reims sans autre incident. Notre maison est intacte, le quartier Sainte-Anne est calme et n’a pas souffert.

Fin septembre ; à Reims, le ravitaillement est difficile, les trains n’arrivent plus en gare, de toutes façons …. les besoins de l’armée priment tout. Nous apprenons que des cuisines militaires installées dans la ferme de Murigny distribuent des repas chauds aux civils. Malgré la distance j’y vais à plusieurs reprises avec des voisins, cela nous permet d’attendre une amélioration dans l’arrivée des vivres.

Ce début de l’automne 1914 voit augmenter les bombardements sur la ville qui s’étendent à de nouveaux quartiers jusqu’alors épargnés : Sainte-Anne participe un peu à cette distribution et de ce fait la peur gagne les habitants. On dit qu’au-delà de la ligne du chemin de fer d’Epernay les obus ne peuvent plus nous atteindre, aussi certains soirs, lorsque les éclatements se rapprochent, avec des voisins, qui, comme nous n’ont pas de cave pour les abriter, mes parents et moi partons en direction de la Maison Blanche. Au-delà du passage à niveau ce sont les champs jusqu’à la route d’Epernay, et dans ces champs des meules de paille. Chacun s’installe dans la paille au pied d’une meule. Roulée dans un édredon, je regarde les lueurs de la bataille, les éclairs des départs de l’artillerie Allemande cachée dans les bois de Cernay, les éclatements sur la ville et les fusées éclairantes un peu partout. Je finis par m’endormir et c’est une gamine tout ensommeillée que mes parents ramènent à la maison, lorsque vers la fin de la nuit, le calme revient (la trêve de l’aube disent les combattants). Avec les premiers froids et les pluies de l’automne nous cesserons ces sorties vespérales en espérant que notre quartier sera encore épargné.

Fin octobre ou début novembre, il faut retourner à l’école ; tant bien mal la municipalité les a réouvertes avec, surtout des institutrices, les maîtres étant presque tous mobilisés. L’école que j’ai toujours fréquentée est celle de Martin-Peller-Courlancy. Bien qu’assez éloignée de la maison, j’y avais débuté quand nous habitions tout près et je ne l’ai jamais quittée par la suite. Le trajet n’était pas sans risques et je ne compte pas les peurs et les plats-ventres effectués, je passais par la rue Marlin, (l’actuel Bd Wilson) ; moins exposée car moins fréquentée que la rue de Courlancy, une circulation trop intense attirant les obus que les Allemands nous prodiguaient avec plus ou moins d’intensité suivant leur humeur.